Lundi 28 juin 2010 1 28 /06 /Juin /2010 01:59

Il y a des nuits où l'otakisme réserve de réelles surprises. D'un goût un peu douteux, parfois. Non, souvent. Et il arrive que ça dépasse ce qu'on pouvait imaginer.

 

 

Hellsing IV et karaoké : suis-je tombé dans un traquenard néo-nazi ?

 

Une nuit sombre, je traînais mes guêtres vers un repère bien connu des milieux interlopes de la culture visuelle japonaise : l'Epita. Pas une enquête, juste la routine, se tenir au courant, donner de la voix, contacter les indics... Passant par la salle commune, je n'y vis que les individus habituels, du menu fretin, ce vague marais qui vivote sur la frontière entre ombre et lumière. Ce n'était pas ici que j'allais trouver du neuf. Remettant mon imper et mon feutre mou, je me dirigeai en bon habitué vers l'arrière salle, celle où les caïds et leurs hommes de main ont coutume de se réunir à l'écart du tout venant. J'étais cependant bien loin de m'attendre à ce spectacle effarant...

(fin du paragraphe polar)

 

Ouverture de porte. Fin de quelques notes artificielles d'un quelconque générique d'anime. Puis des notes... différentes, celles de vrais instruments, sur une vraie partition. Mais qu'est-ce que...

Me retournant je me pris de plein fouet un bien curieux karaoké, celui de Hellsing Ultimate IV.

 

       

Qu'est-ce que c'est que cette horreur ? Je veux dire, ça semble humoristique, mais sur des thèmes un peu inhabituels... Un Hitlerjugend à nekomimi qui marche joyeusement, tandis que des V1 détruisent des symboles anglais, puis des sortes d'otakus... Teufel !

Mais quelle est donc cette marche ? Est-elle réelle ? Sans doute, des Japonais n'arriveraient pas à créer un chant sonnant aussi juste...

 

 

Origine clairement allemande, donc largement malsaine

 

Alors ? Il s'agit d'un Matrosenlied (chant de marins, oui c'est peu précis et désigne un paquet de compositions), aussi connu sous le nom d'Engeland Lied. Mais je garde des incertitudes sur la façon correcte d'écrire le titre...

Il s'agirait d'un texte de Hermann Löns... cet écrivain, connu à l'époque en Allemagne, fut tué en 1914 en France, face au 28e Régiment d'Infanterie (victoire de la Marne !). Ce texte semble avoir été adapté sur une musique brandebourgeoise anonyme (Heute wollen wir das Ränzlein schnüren) par Herms Niel en 1939... mais il y aurait eu des adaptations sur d'autres musiques par P.Jäkel en 1914, Hans Haym en 1915... Pourquoi ce changement ? Le chant était-il populaire dans la Kriegsmarine durant le Première Guerre mondiale ? Sur quelle musique ? Je ne le sais pas, mes connaissances en chanson allemande étant très limitées. Toujours est-il que dès la constitution d'une marine de l'empire allemand, l'adversaire maritime désigné était la Royal Navy. Cependant, certains affirment que Engeland ne viserait en réalité que le "pays des anges" et non l'Angleterre, donc que ce serait un inoffensif chant de marins à la base. Mais à l'époque, l'allusion est quand même trop facile... Et la traduction des autres couplets (trop imprécise, je ne saurais vous la mettre) me semble assez explicitement dirigée contre l'ennemi.

 

carte-postale.jpg

 

Passons au texte :

 

Heute wollen wir ein Liedlein singen,

Trinken wollen wir den kühlen Wein

Und die Gläser sollen dazu klingen,

Denn es muß, es muß geschieden sein.

 

Gib mir deine Hand, deine weisse Hand,

Leb' wohl, mein Schatz, leb' wohl mein Schatz, leb' wohl, lebe wohl

Denn wir fahren, denn wir fahren,

Denn wir fahren gegen Engeland, Engeland!

 

Unsre Flagge und die wehet auf dem Maste,

Sie verkündet unsres Reiches Macht,

Denn wir wollen es nicht länger leiden,

Daß der Englischmann darüber lacht.

 

Kommt die Kunde, daß ich bin gefallen,

Daß ich schlafe in der Meeresflut,

Weine nicht um mich, mein Schatz, und denke:

Für das Vaterland da floß sein Blut.

 

 

 

Ce qui signifie... Bon, là ça ne va pas être facile, je n'ai jamais été doué en allemand, et le peu que j'ai appris est bien rouillé. Alors je ne peux que vous proposer une traduction mal ficelée et issue d'autres traductions. Pas top quoi. C'est quelque chose comme :

 

Aujourd'hui nous voulons chanter une chanson

Nous voulons boire le vin frais

Et les verres devront tinter

Puis il faudra nous séparer !

 

Donne-moi ta main, ta blanche main

Adieu, mon trésor, adieu, mon trésor, adieu, adieu

Car nous partons, car nous partons

Car nous partons pour l'Angleterre, l'Angleterre !

(En fait le gegen traduit aussi l'idée de "contre" comme dans "marcher contre l'ennemi" ; mais "marcher contre l'Angleterre" ne colle pas avec la marine...)

 

  

Je dois dire que tout cela piqua ma curiosité. Qu'est-ce que Hellsing Ultimate ? J'ai donc commencé à regarder. Puis récemment j'ai enfin regardé le DVD du 4e OAV... Le délire est assez osé...

Mais pour en rester sur la musique, j'ai découvert avec surprise la jolie version féminine du chant... lorsque Rip van Winkle (doubleuse : Maaya Sakamoto, qui fait aussi Hitomi dans Escaflowne) attaque un bateau, et chante Engeland Lied par dessus un enregistrement (elle chantera ensuite "Oh diese Sonne", un air de "der Freischütz" de Carl Maria von Weber)... Avec une petite voix, et des images d'horreur, cette chanson est bien jolie ! Enfin, façon de parler...

 

 

 

 

Et on peut chanter ça d'une manière correcte ?

 

Mais voyant sur l'écran de l'Epita ce moment animé un peu hallucinant, je ressentis après la répulsion une impression... de familiarité. Je ne connaissais pas ce chant allemand sous cette version... mais il y avait quelque chose ! Ah ! ne serait-ce pas ce chant à boire de Westphalie qui parle d'un tonneau à... non ce n'est pas ça. Voyons... L'air, le rythme... Bon sang mais c'est bien sûr ! cela a été modifié, mais c'est bien le chant de marche français "Oh la fille"! Fichtre nom, si je m'attendais à tomber là-dessus au détour d'une soirée otaque...

 

Il s'agit d'un chant de marche venu des parachutistes. S'il est souvent connu sous le nom de Oh la fille, il figure en revanche dans le carnet de chant TTA107 (Texte Toutes Armes) de 1985 sous le nom de La fille.

Pour tout vous dire, ce chant de marche n'est pas de mes préférés. Je ne l'ai connu qu'assez tardivement, et sa découverte m'a rendu avant tout dubitatif. A vrai dire, quand on l'écoute, cela ressemble à une tentative des années 1950 pour écrire La Madelon de leur époque (du vin, une fille, mon impression première vint de ces éléments). Et sans grande réussite, mon avis subjectif étant que cela reste fort loin de la chanson de 1913 qui a marqué son époque.

 

Mais trêve de digressions. Comment est-on passé d'un chant allemand de la Kriegsmarine au carnet de chant officiel des armées de la République française ? Il ne faut pas en être surpris outre mesure, c'est loin d'être un cas unique.

L'armée française dispose en effet d'un point de passage avec le monde germanique : la Légion Etrangère. De sa création en 1831 aux années 1950, elle a régulièrement accueilli des vagues d'engagés allemands, qui ont profondément marqué ses traditions : chants de marche et de bivouac, célébration de Noël... Ainsi, der gute Kamerad (1809/1825) serait passé en France à la fin du XIXe siècle sous le nom de J'avais un camarade (il s'agit d'une traduction assez proche du chant). Evidemment, après les guerres mondiales, les afflux d'anciens soldats, voire SS, qui saisirent l'occasion de quitter l'Europe en se rendant utiles à la France, facilitèrent l'introduction de chants germaniques.

Le résultat est inégal, allant du bon au douteux ; et je connais un certain nombre de gens en uniforme qui rechignent, parfois avec raison, devant certains de ces chants. C'est également vrai qu'on a un grand nombre de chants purement français, suffisant pour ne pas avoir à chercher de l'importation...

 

 

"J'aime la musique militaire, je savais bien que je n'étais pas normal."

 

Ca explique que quand j'ai basculé dans l'otakisme, ça ne m'a pas perturbé outre mesure. Toujours est-il que La fille est passée dans le répertoire français. Avec ce lien, vous devriez pouvoir accéder à une version para de ce chant. http://balestdm.free.fr/Musiques/Chants%20paras/Oh_la_fille.mp3  Désolé, je n'ai pas réussi à installer de quoi lire mes fichiers sur ce blog, sauf une %[\#! de Zeeder ridicule...

 

Version parachutiste :

Oh la fille vient nous servir à boire

Les paras sont là, perce un tonneau

Car la route est longue et la nuit noire

Et demain nous ferons le grand saut !

 

Oh! oh! oh!...

Donne-moi la main

Mets-la dans ma main

Adieu la fille, adieu !

Adieu la fille, adieu !

Ton sourire, ton sourire

Ton sourire reste dans nos yeux.

 

Dans le sable et la boue des rizières

Nos aînés ont gravé à vingt ans

Avec leur souffrance et leur misère

La victoire écrite de leur sang !

 

Qu'il est bon, qu'il est doux, mais qu'il est triste

Qu'il est bon de lutter à vingt ans

Car l'avion qui roule sur la piste

Nous emmène joyeux et triomphants !

 

BrevetPara-1-.gif 

Je vous en livre les paroles telles que notées dans les carnets de chants. Notez qu'il s'agit d'une version chantable hors des troupes aéroportées, "les paras" ayant été remplacés par "les soldats", "nous ferons le grand saut" par "nous montons à l'assaut" ; et surtout le 3e couplet est sensiblement différent.

 

Version carnet de chant TTA107 :

Oh la fille vient nous servir à boire

Les soldats sont là, perce un tonneau

Car la route et longue et la nuit noire

Et demain nous montons à l'assaut

 

Oh! oh! oh!...

Donne-moi la main

Mets-la dans ma main

Adieu la fille, adieu !

Adieu la fille, adieu !

Ton sourire, ton sourire

Ton sourire reste dans nos yeux

 

Dans le sable et la boue des rizières

Nos aînés ont forgé à vingt ans

Avec leurs souffrances et leurs misères

La victoire écrite de leur sang

 

Nous n'aimons ni les fous ni les tristes

Et c'est beau de lutter à vingt ans

Et quand l'avion roule sur la piste

Nous chantons calmes et triomphants

 

Pour nous autres, jaloux de leur gloire

Quand du ciel sur vous sauteront

Vers tout ce que coûte une victoire

Les soldats, nos frères souriront.

 

 

J'espère vous en avoir appris un peu ; il est toujours plaisant de pouvoir établir un lien entre la culture otaku et le reste : art, histoire... Evidemment on ne le peut pas tout le temps.

 

Prochainement, sur ce blog, je présenterai quelques précisions relatives aux matériels employés dans Hellsing U IV, ainsi que les allusions que l'on peut relever dans cet épisode.

Par Romukaji - Publié dans : Anime
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Commentaires

Article trés instructif =D

Parmis d'autres chant, on pourrait citer "le chant du diable/la légion marche", qui du coup existe en deux "VF" différentes, l'une utilisé par la LVF pendant la seconde guerre mondiale, l'une par la légion étrangére.

Par contre, si tu m'apprends qu'il existe une VF de Flieg Deutsche Fahne Flief/Soldat Kamarad, je pense que je te voue un culte.

Commentaire n°1 posté par Babatus le 28/06/2010 à 12h55

Très bon article ! Beaucoup de choses que je ne connaissais pas (notamment le passage sur "Engeland" qui pourrait en fait être le pays des anges).

Commentaire n°2 posté par Rochois le 28/06/2010 à 13h04

J'étais avec toi dans la salle lors de cette nocturne de la conv' annuelle, et tu n'as pas été le seul surpris.

Bien joué pour avoir écrit un article documenté là où d'aucuns se seraient juste insurgés dans le mode "omg nazis in anime, otakus = nazis"

Commentaire n°3 posté par raton-laveur le 01/07/2010 à 13h48

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